La construction du lieu

Véronique Mauron
Véronique Mauron est historienne de l’art et Docteur ès Lettres.
Ses travaux récents portent sur l’analyse des représentations et la construction du regard. Spécialiste de l’art du XXe siècle, elle a publié entre autres : Le signe incarné. Ombres et reflets dans l’art contemporain (Paris, Hazan, 2001) et L’exposition comme genre artistique (Lausanne, EPFL, 2003).
Elle a créé l’unité de recherches contemporaines à l’Université de Lausanne où elle poursuit des activités d’études et d’enseignement interdisciplinaires. Dans ce cadre, elle a organisé des colloques, des expositions et des publications : Le corps évanoui, les images subites (Hazan, 1999) et Figures de l’idiot (Paris, Léo Scheer, 2004). Durant 12 ans, elle a été responsable de la galerie Aparté à Lausanne.
Véronique Mauron vit à Lausanne et à Paris.


La construction du lieu

Entre l’espace et le lieu, il y a tout un monde. L’espace nous transporte dans les trois dimensions, celles du cosmos ou de la molécule ; indéterminé, il se conquiert ; sans identité préalable, il constitue l’aire d’action de chacun. Les peintures de Jean-François Luthy proposent des espaces de nature portant les traces d’une activité humaine disparue. Forêts, friches, zones périphériques, bords de chemins de fer, ces espaces intermédiaires, laissés parfois à l’abandon, à la désolation, sans intérêt, deviennent les sujets de peintures étranges, toutes de noir, de gris et de blanc. Peintes à l’encre de Chine, les images de Jean-François Luthy ressemblent à des photographies (cadrages et effets de réel), mais se rapprochent aussi de la peinture (usage du pinceau) et du dessin (le support est le papier). Ces images hybrides pourrait-on dire offrent des découpes brutales dans le paysage. Elle ne sont pourtant pas des paysages au sens de l’histoire de l’art. Il y a quelque chose de plus inquiétant, de moins immobile et même de peu naturel dans ces morceaux de nature. Plus que des espaces qui expriment la neutralité d’un territoire, autrement que des paysages qui disent une nature investie par des valeurs humaines, c’est-à-dire un rapport étroit et privilégié avec le monde, les images de Jean-François Luthy sont des lieux. Le mot “lieu” désigne un espace habité et dont les dimensions sont définies. Aristote définit le lieu comme ce qui entoure un corps, une sorte d’enveloppe, ce qui en forme la limite et ce qui le protège. Le lieu, pour le philosophe grec, n’apparaît que lorsque des corps l’occupent. Privé de corps, le lieu disparaît, n’existe plus en tant que tel, redevient un espace, une étendue. Le lieu se révèle donc comme l’habitacle des corps. Un habitacle modeste et éphémère, contrairement au site qui décrit une situation précise dans l’espace. Le site inscrit un point de mire dans le paysage, il impose sa position et doit être regardé pour lui-même. Rien de tel avec le lieu qui ne prétend pas à la visibilité, qui doit sans cesse se déduire et se construire.
Les images de Jean-François Luthy ne montrent pas de corps dans ces lieux. Vides de présences, elles recèlent néanmoins les traces d’actions et de gestes humains. Les territoires choisis par l’artiste ont tous été manipulés. Ne subsistent pas seulement les témoignages de jeux d’enfants, de rencontres ou de constructions provisoires, mais surtout perdurent des bribes d’imaginaire : les projections de ceux qui ont investis, un jour, ces endroits. Désertés, les lieux n’offrent que les résidus de présences évanouies. Malgré l’absence des corps qui les ont constitués, ils possèdent encore l’aura des êtres qui les ont habités, la mémoire des instants vécus, la présence fantomatique des corps. C’est précisément ce que réussit à capter, capturer, Jean-François Luthy. Non pas des absences, des lieux vides, mais des présences in absentia, c’est-à-dire des fantômes. L’image restitue un lieu à des êtres disparus, ceux qui ont quitté ces lieux. L’artiste parvient à susciter en même temps, dans une prouesse dialectique, l’absence et la présence. Aussi ces images fabriquent-elles les lieux incertains de présences incertaines.
Qu’en est-il précisément du mode de construction de ces lieux et de ces images ? Jean-François Luthy travaille à l’encre, sur le motif, la feuille posée à plat sur un cartable. Un pinceau et un seul encrier constituent les outils élémentaires de sa production. Le pinceau agit par touches très fines, délicates, précises. Des traits extrêmement subtiles se propagent comme une dissémination sur la feuille blanche. De cet essaimage des touches, naissent les arbres au feuillage abondant, les planches de bois, les sièges, les pierres, les branches à terre. La lumière troue et l’ombre remplit. Le blanc, c’est la lumière, c’est le papier, c’est le vide, le non-peint. Le gris ou le noir, c’est l’ombre, c’est le plein, c’est la matière, l’encre. L’ombre est plus matérielle que la lumière, elle possède plus de densité. L’artiste se révèle comme le peintre de l’ombre. Il travaille précisément selon le mode de l’absence et de la présence. A l’unisson de son sujet, grâce à une technique qui, maîtrisée de la plus belle des manières, exprime le lieu fantomatique à construire. Le lieu dans les images de Jean-François Luthy s’élabore par la délégation de la technique picturale en touches d’ombre.
Le lieu appartient au temps, il est marqué par le temps. Il se constitue avec une trame de temps qui se nomme souvenir ou mémoire. L’image d’ombre et de lumière de Jean-François Luthy devient alors une représentation plastique du temps : celui du passé ramené dans le présent de l’observation du territoire, celui anachronique des absents capables de “hanter” les lieux abandonnés. On pourrait penser que le travail de l’artiste se passe en retrait de son sujet, qu’il se met au service d’une transcription du réel (une lecture sociologique nous apprendrait à revoir les lieux marginaux de nos périphéries urbaines et à redéfinir les notions de paysages), mais ce n’est pas la seule visée de cette démarche. La présence de l’artiste se manifeste dans la fabrication, à partir de la réalité, d’une image qui se révèle comme un phénomène de vision. Vision de corps absents, vision immatérielle d’objets tangibles, vision précise (presque hyperréaliste) et imprécise (mouchetée et vibratile) d’un réel en noir et blanc, vision aveuglante d’une trop forte lumière. Ce phénomène de vision s’exacerbe lorsque l’on remarque l’effet produit par les touches de clair et d’obscur. L’image frappe par son instabilité, son mouvement de surface. Les formes, non délimitées par un trait, c’est-à-dire non dessinées mais qui résultent plutôt d’une empreinte de lumière, frémissent et tremblent. Labiles, elles se construisent et se déconstruisent dans un mouvement à peine perceptible, à l’instar de notre œil, lui aussi toujours en mouvement dans son acte de regarder. L’image porterait une charge organique qui traduirait la vision humaine dans son aspect physiologique. Mais encore, le bougé, le tremblé de ces surfaces nous font voir, de manière décalée, la pixellisation des images numériques. L’image de Jean-François Luthy, élaborée avec un médium simple et classique mais détourné de son emploi traditionnel, se présente alors comme une image des plus contemporaines. Le frémissement des touches qui jette un doute sur l’ontologie et la configuration des formes rejoint l’aspect fantomatique des lieux représentés. Il fait exister ces lieux sur le mode du battement ou plutôt de la pulsation. Image de vie donc que ces images frémissantes.
Ce léger bruissement de l’image fait apparaître aussi un désir d’immatérialité. La touche légère et vibratile se pose à peine sur le papier, elle l’effleure, le caresse peut-être. L’inscription visuelle s’apparente ici à une trace infime. On dirait que l’artiste veut réaliser une image par la dématérialisation. Un paradoxe est à l’œuvre : utiliser une matière picturale pour exprimer un jeu de lumière, montrer un réel observé en promouvant une vision, c’est-à-dire pour reprendre une définition populaire, une illusion, un fantasme (qui partage avec le fantôme la même étymologie). Miroitement serait alors l’effet produit par l’irisation des surfaces frôlées par le pinceau. Le miroitement, action de la lumière sur une surface plus ou moins réfléchissante (celle des miroirs ou celle de la source où se noie Narcisse) fascine celui qui se laisse absorber par ses éclats. Le regard du spectateur peut se perdre dans ce fouillis de touches instables et scintillantes. L’image du monde se dissémine en une poussière luminescente, diffractée en parcelles de clarté. Le miroitement fait cligner l’image dans un mouvement alterné d’apparition et de disparition. L’éclat cache la netteté de la forme, lui soustrait ses contours et ses limites, l’ouvre à l’espace. Le plein et le vide coïncident, comme l’absence des corps souligne leur présence fantomatique.
Les lieux de Jean-François Luthy sont construits par la représentation ou plutôt par la transgression qu’impose le visuel au réel. S’ils se trouvent et se repèrent dans la réalité – et l’artiste tient à son travail d’observation – ils existent moins comme des doubles des lieux réels que comme les lieux propres (comme on dit les noms propres) recomposant l’univers géographique de l’artiste. En construisant ces lieux de mémoire, Jean-François Luthy les fait devenir ses propres lieux communs : territoires de relations appartenant à tous, investis de manière éphémère par quelques individus anonymes, ils deviennent son milieu. Transportant dans son cartable ses séries de peintures, l’artiste emporte avec lui la trace de son regard qui a effleuré, dans un souffle de matière noire, la feuille de papier immaculée, écran de tous les désirs. Le lieu, formé d’absence et de présence, s’incarne pleinement dans le regard de l’artiste qui lui confère sa matérialité tremblante. Le lieu est enveloppe disait Aristote, chez Jean-François Luthy, il est halo de lumière dans “l’obscure clarté” du monde.