Voyages immobiles

Michel Layaz
Né en 1963 à Fribourg, licencié es Lettres de l’Université de Lausanne, Michel Layaz est l’auteur de nombreuses publications. Parmi celles-ci, plusieurs romans : Quartier Terre (L’Age d’Homme, 1993), Le Café du professeur (L’Age d’Homme, 1995), Ci-gisent (L’Age d’Homme 1998, prix Edouard Rod 1998). Les légataires, (éditions Zoé, 2001), Les larmes de ma mère, (Zoé, 2003, Gallimard, 2006), La joyeuse complainte de l’idiot, (Zoé, 2004, Gallimard, 2007), Cher Boniface, (Zoé, 2009) et Deux soeurs, (Zoé, 2011).



VOYAGES IMMOBILES

Encore là. Pour une fois sans ostentation. Présence fragile, qui s’insinue avec plus de force, qui remue ce que le temps entraîne. L’aura, déliée. Entre terre et ciel. L’aura, en visite, déposée sur les branchages, ou contre les troncs, les planches, sur une table, une chaise, la terre qui a été touchée, les feuilles prises dans la main, la lumière sur la peau, le bruit minuscule de l’herbe. Et ce mouvement qui hésite. Ce mouvement qui oscille. De la peur à la quiétude. De la joie à la douleur. De l’ombre à la lumière. Et dans l’intervalle de ce mouvement, il y a le rêve de ce qui a été. De ce qui sera. D’un instant à l’autre. De ce qui subsiste. L’homme est là : jardin qu’on aménage, cabane qu’on bâtit, meubles qu’on dispose, ruine qu’on investit. L’homme est parti. Qui reviendra peut-être. Le souvenir et l’oubli, de qui dépendent-ils ? On peut questionner, questionner autant que l’on veut, on peut passer outre. Au-delà, il ne sera plus question d’être visible. Alors notre présence se verra. Sur la branche tombée. Sur la chaise déplacée. Dans les promesses du vent.

Dans un frémissement d’herbe et de fleurs, qui retiennent le souffle des conversations, le battement des silences, ces deux chaises. Tout dire, ou tout taire ? Mais les chants de détresse ou les mots de réjouissance, c’est encore égal. Rien d’autre, dans la lumière qui s’exalte, dans la part d’ombre disparue, que de rester là, d’avoir été là, recueilli comme la fleur de l’offrande.

Qui s’attelle à notre mémoire, un lieu clos où naissent les fées, les peurs, les joies, les monstres, cabane où se murmuraient les paroles secrètes échangées contre d’autres paroles secrètes, où se couronnaient les chefs, où se cachaient les larmes, lieu clos où la mélodie des arbres disait à l’enfant : Tu es libre, ni l’ombre ni la lumière ne t’accableront. Mais la cabane a fléchi… et les sangles de la mémoire qui s’usent déjà.

Ces textes sont extraits de « Voyages immobiles  », livre d’artiste paru en 2000.